L’ultime frontière ?

couverture-nc2b052Il pourrait sembler un peu décalé de parler de neige et de glace alors que tout le monde ne parle que de réchauffement climatique. Et pourtant, même si le climat mondial était bouleversé de fond en comble, il resterait toujours, de toute façon, des régions enneigées, des domaines où la glace, la banquise, les icebergs continueraient de régner. Raison de plus, donc, pour que la Géographie se penche sur la question et dresse une sorte d’états des lieux. Mais ces lieux précisément sont multiples et tout à fait étonnants.

Dans son roman la Nuit des Temps, René Barjavel imagine la découverte, sous la calotte glaciaire antarctique, des restes d’une brillante civilisation oubliée depuis des millénaires, et le passé le plus lointain ressurgit ainsi par l’entremise de la science. La glace devient alors la détentrice d’une mémoire extraordinaire, capable de défier le temps. Comment ne pas y voir une métaphore de la découverte, bien réelle celle-là, de la glaciologie dont nous parle Claude Lorius, récent lauréat du prix Blue Planet  ? Découverte d’autant plus importante qu’elle permet, actuellement, de mieux comprendre les principes du climat et les ressorts profonds de son évolution. L’étude de la glace nous permet ainsi de remonter le temps jusqu’à des horizons très lointains, la préhistoire et au-delà. C’est de cet «  au-delà  » que provient la momie découverte dans les Alpes voici quelques années, momie bien involontaire et qui nous replonge dans le quotidien des hommes d’une époque reculée certes, mais durant laquelle le froid apparaissait encore comme un adversaire redoutable et difficile à affronter. Que penser alors de l’explosion des stations de sports d’hiver, certaines de grand luxe, qui donnent l’impression d’avoir définitivement apprivoisé l’hiver et ses frimas  ? On pourrait tout aussi bien se demander, avec raison, «  où sont passées les neiges d’antan  ?  »

Ce n’est pourtant pas ce qui semble tracasser outre mesure les Émirats Arabes Unis, eux qui se sont dotés à grand frais d’une véritable station intégrée de sports d’hiver en plein désert, avec neige et frissons garantis. Tout cela renvoie surtout à un changement d’image (et donc d’usage) de la haute montagne et du froid en général. Depuis la parution des Derniers Rois de Thulé, de Jean Malaurie, en 1955, le grand public a découvert avec curiosité des modes de vie qui jusque là leur demeuraient largement inconnus. La dureté des conditions de vie des Inuits s’assortissait d’une très grande ingéniosité face aux intempéries. Il semblerait que depuis, la technique ait dépassé ces problèmes pour en faire un argument touristique.

Les plaisirs de l’hiver entretiennent donc un puissant imaginaire riche de conséquences pour les régions concernées. Et même si certaines pratiques sont anciennes, les développements actuels ne laissent pas de surprendre et font encore la part belle au rêve.

Et si en ces temps difficiles la géographie peut faire rêver, ne nous en privons pas. Bonne exploration  !

Brice Gruet