Éditorial : le nouveau langage du monde

Bashung

À l’âge aristocratique de la partition, la musique savante européenne circulait de cénacle en cénacle. Les mélodies populaires, elles, se répandaient de bouche à oreille à l’intérieur de frontières régionales et s’interpénétraient. Le reste du monde demeurait un obscur océan. Rien d’autre n’existait que ce que nous connaissions et estimions digne d’écoute à nos sens que nous jugions civilisés, et à l’exclusion de toutes les autres formes d’expressions, d’improvisations et de percussions.

Tout a changé en deux temps : l’apparition du son enregistré, vers la fin du XIXe siècle et, très récemment, l’échange de fichiers numériques. En moins d’un siècle, la musique est devenue un langage universel de partage des émotions. Cette fusion est désormais un fait accompli à travers le temps comme à travers l’espace. Nous considérons comme un acquis évident le fait d’être en mesure de vibrer aux résonances de la musique post-grégorienne de Josquin des Prés, aux splendeurs élisabéthaines de Purcell, à la voix d’un chaman inuit, à celle d’un griot du Mali, à un gagaku japonais, aux improvisations introspectives de l’oud persan, à une composition sérielle présentée à Donaueschingen ou à une interprétation de Wagner enregistrée à Tokyo ou à Pékin.
Lorsque les premiers chanteurs de blues entreprirent, sans en avoir conscience, de déstructurer notre vieille gamme à cinq tons et deux demi-tons et de fusionner ainsi nos modes mineurs et majeurs, ils rouvraient la porte à l’antique musique modale, à laquelle le saxophoniste John Coltrane réhabitua notre oreille. Lorsque les Beatles incorporèrent les raga indiens à leurs mélodies, ils nous confièrent les clés d’un monde entièrement méconnu et ils nous firent voyager plus loin que n’importe quelle agence vouée à ce négoce.
Ainsi va le monde ! Pour le pire et pour le meilleur ! Le pire, c’est que Bashung vient de nous quitter, le meilleur, c’est que Bashung, le Français, ait chanté Dylan, l’Américain.
Et ainsi de suite…

Philippe Guhur

Photo : Alain Bashung en tournée en 1994 à Bruxelles. Cliché J.-F. Campos