Le sommet de Copenhague qui s’ouvre le lundi 7 décembre semble consacrer une certaine vision du monde qui laisse de côté la science géographique dans son ensemble. Mais est-ce si important ?
On pourrait bien entendu en imputer la responsabilité aux géographes qui ne sauraient pas communiquer correctement ou bien encore n’auraient pas assez de réactivité face aux questions brûlantes de l’actualité. Mais le problème ne serait-il pas ailleurs, dans la façon même de considérer les liens entre l’homme et l’environnement ? Le discours actuel favorise, et de loin, un certain catastrophisme. En même temps, les géographes, dans l’écrasante majorité des cas, en France, restent peu sensibles à la problématique environnementaliste. Serait-ce par excès de naïveté, ou, pire, parce que les liens d’intérêt de certains géographes avec les grands pollueurs leur interdiraient de prendre position dans les débats actuels ?
Au fond, la géographie, n’ayant rien à dire sur le sujet, resterait donc muette, à quelques notables exceptions près… Mais il semblerait que la réalité soit tout autre.
Tout d’abord, la vision catastrophiste de notre avenir immédiat. On y retrouve la marque du millénarisme chrétien, régulièrement repeint aux couleurs d’Hollywood pour le plus grand bonheur des foules (The Day After, ou encore 2012). La destruction est pour demain, et nous, pauvres humains perdus sur une boule errante elle-même mal en point, devons sérieusement nous préoccuper de notre survie.
Ensuite, l’usage du mot « irréversible » quant aux changements climatiques pose problème. Irréversible, à l’échelle de notre planète, cela ne signifie pas grand chose, car cette planète, la terre, a subi des traumatismes bien plus grands et à chaque fois elle n’a ni explosé, ni ne s’est dissoute. De plus, la Terre est d’une assez grande taille pour que nous soyons incapables d’en comprendre l’intégralité des processus. Affirmer le contraire serait mensonge et présomption, et pourtant certains le font. Parler d’irréversibilité implique une double méprise, sur le pas de temps et l’échelle choisie. Échelle, le mot, si géographique et si négligé, est lâché.
En effet, à quelle échelle de temps et d’espace nous plaçons-nous pour parler d’irréversibilité ? Un siècle ? Deux ? Mille ans ? Cent-mille ans ? Bien évidemment, 100 000 ans cela dépasse déjà notre imagination, mais les rythme naturels dépassent, eux, bien souvent cette amplitude, surtout les grands phénomènes de régulation justement. Pensons aux périodes glaciaires par exemple. Mais d’une certaine manière, il est paradoxalement flatteur d’envisager que l’espèce humaine soit capable de modifier durablement les grands équilibres du globe. Et, tout aussi paradoxalement, cette constatation (ou ce postulat) implique de fait l’utilité de l’espère humaine pour contrebalancer les effets négatifs de son activité sur terre. C’est pourquoi on en vient à parler de « géo-ingénierie », terme étonnant, qui évoque cet aspect prométhéen de notre culture technicienne si sûre d’elle-même et pourtant si angoissée par son propre pouvoir sur la « Nature », entité incertaine créée récemment en Europe pour désigner notre champ d’action dans le domaine matériel. Descartes n’est jamais loin, mais on peut parier qu’il serait effaré, et sans doute effrayé de voir ce que la science moderne a rendu possible.
Le noeud se resserre encore quand l’action de l’Homme sur cette planète, sinon sa présence même, sont vues comme des synonymes d’une destruction de la « Nature ». L’impasse est totale car pour régler les méfaits de la technique, on aurait recours à la technique. Tout tourne en boucle et surtout, si l’action de l’homme est destructrice a priori, à quoi bon essayer de trouver une solution, même technique ? Dérisoire expédient.
Mais le problème va plus loin, car la lecture habituelle du monde actuel est d’abord économique. Cette approche a comme éliminé toutes les autres, et l’approche environnementale, portée par les sciences de la Terre et de la Nature en général, n’a pas fondamentalement modifié cette tendance. Or, on sait pertinemment que l’économie oublie l’espace comme elle oublie les hommes, se présentant comme une science « exacte ». Bien entendu, cette affirmation laisse planer quelque doute au vu des nombreuses crises qu’aucun oracle économiste n’a été capable de prévoir.
Mais tout continue « comme avant ». Quant à l’environnement, qui fait bien plus vendre (et c’est là l’essentiel n’est-ce pas?) que la « géographie », le mot a été en quelque sorte confisqué par les sciences de la Nature, et l’Homme, une fois de plus, n’y est vu que comme un perturbateur, un empêcheur d’observer en rond. De là à le considérer comme un agent purement destructeur, il n’y a qu’un pas, depuis longtemps franchi par une certaine écologie politique.
Enfin, la plupart des solutions proposées ne reposent que sur une approche quantitative de la réalité, approche qui constitue bien l’alpha et l’oméga de notre période. Pourtant, si cette approche montre de nombreux signes d’essoufflement, elle reste, apparemment, la seule considérée comme valable car réputée objective… Cela n’a pas grand sens hélas, et c’est sans doute bien de sens qu’il s’agit en ce cas. En effet, quel sens attribuer à la destinée humaine, ou plutôt peut-on seulement avoir le droit de se poser la question quand les seules solutions proposées sont d’ordre technique ? Comme si la technique avait valeur en soi, et de soi-même, comme si elle était capable de porter un véritable projet de civilisation. Il est tout de même vrai que l’un des vecteurs majeurs du progrès technique à l’heure actuelle est l’activité guérrière, et depuis la fin de la Guerre froide, les USA restent leaders, faisant montre de beaucoup d’inventivité pour étendre leur maîtrise d’une certaine partie du réel.
Et la géographie dans tout cela ? À quoi pourrait-elle bien servir ? Eh bien, justement, elle permet de faire lien entre Nature et Culture, entre l’Homme et son environnement, entre les sociétés, et le sens qu’elles accordent à l’univers dans lequel elles s’inscrivent, sans rupture ni solution de continuité. La géographie est la seule science qui fasse effectivement le lien entre sciences de la Nature et sciences de l’Homme, mais personne ne s’en aperçoit et les géographes eux-mêmes semblent se détourner de cette version de leur discipline pour affirmer encore et encore la géographie comme « science sociale ». Mais n’est-il pas moins certain que ce lien entre nature et culture doive être pensé ?
La géographie présente l’Homme comme un agent de transformation, mais pas nécessairement de destruction. Et même mieux, tout comme une grande exposition le sous-entendait en 1999, « le Jardin planétaire », on pourrait envisager l’Homme comme un véritable jardinier. Or, un jardinier n’a aucun intérêt à détruire son jardin, au contraire. Il doit obéir aux lois naturelles tout en essayant de les faire correspondre à ses besoins. Violenter la Nature et l’entraîner hors d’elle-même représenterait un réel danger.
Notre époque ne joue-t-elle pas avec ce danger, danger de démesure que les Grecs avaient déjà nommé hubris ? Le mythe de l’Atlantide chez Platon résonne comme une solennelle mise en garde contre cet appétit de pouvoir sans limite sur la Nature et le monde. On sait ce qu’il est advenu des Atlantes… Plus proche de nous, le célèbre roman d’anticipation de John Brunner, le Troupeau aveugle, paru en 1972, décrit un futur où l’humanité n’est plus réduite qu’à l’ombre d’elle-même.
Il faudrait espérer que la géographie, réconciliée avec elle-même, nous donne à voir autre chose que ces tableaux de désolation, et nous permette de retrouver la mesure. Mais qui en parle vraiment ? Au-delà des querelles de chiffres et de tous les fantasmes de la géo-ingénierie, c’est davantage d’un projet de civilisation qu’il faudrait parler, mais en parlera-ton beaucoup à Copenhague ?
Ressources :
Blog de Ph. Rekacewicz sur le même sujet
A noter que la Société de Géographie organise un colloque sur le changement climatique début 2010
Image tirée du film de Jennifer Baichwal, Manufactured Landscapes, consacré au photographe Edward Burtynsky. Les Cafés Géo lui ont consacré un article
